À propos

Jean-Baptiste Carobolante

jbcarobolante [at] gmail.com

 

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Sidération

Alors qu’ils levaient leur menton pour contempler la voûte céleste, les latins possédaient plusieurs termes afin de nommer ce qui les surplombaient. L’éclat brillant, lointain, encore inconnu pour des siècles, l’éclat voué à milles spéculations astronomiques, astrologiques ou théologiques, cet éclat était stella. L’ensemble des stellæ est ce que nous nommons encore aujourd’hui constellation. Stella est l’éclat, la constellation est le rassemblement de ces états éclatants. Parfois nous relions ces différents points brillants et retrouvons des formes animales que nous rattachons aux dieux, à d’autres vies, à nos ancêtres ou à notre obscur avenir. Stella, c’est l’étoile, cette forme qui n’existe sur Terre que par son scintillement, cette forme que l’on représente par des branches, donc par l’effet de son action resplendissante, sans origine, anarchique.

Le second terme est lui plus complexe. Sidus, c’est l’astre. Lorsque stella dit l’astre qui ne se livre seul que sans son simple aspect, sa brillance, sidus est l’astre qui se donne à la fois comme puissance mythique et herméneutique. C’est à dire qu’il ne s’offre non dans son simple aspect mais dans sa mise en parole et dans sa puissance d’interprétation. Stella fait face, séduit, sidus englobe, comprend, conduit. Stella est l’astre comme étoile, sidus est l’astre comme l’astre-de. L’astre de Kronos, l’astre d’Hermès ou d’Arès. Stella, l’étoile, est l’Autrefois qui brille dans le Maintenant. Sa lumière provient d’une origine qui nous est inconnue, et, alors que nous la contemplons, l’étoile est peut-être déjà éteinte. La constellation, en ce sens, n’est rien d’autre qu’un rassemblement de spectres. L’astre, le sidus, par sa puissance symbolique, est lui toujours là.

La con-sidération n’est rien d’autre que la prise en compte rassemblante de la manière d’éclatement des astres. La constellation s’intéresse aux qualités, aux adjectifs de ce qui est ici, éclaté dans le ciel nocturne, lorsque la considération s’intéresse aux manières, à l’adverbialité du comment l’astre s’accroche à la voie lactée, du comment il affecte nos agir et nos émois.

Ici réside un paradoxe. C’est non de la qualité de l’astre que survient le choc, de sa brillance, mais de sa part dialectique, de son adverbialité que surgit la sidération. Être sidéré peut se comprendre de façons similaire au fait d’être pris de stupeur, être touché par la foudre alors que nous nous tenons droit, sereinement, tendrement tourné vers l’Autrefois de ce qui se présente aujourd’hui dans le ciel alors éteint. Être sidéré, c’est être abasourdi par la contemporanéité du maintenant.

Ce ne sont jamais les tentatives séductrices qui nous figent dans l’étonnement mais la teneur des conduites. Ce n’est jamais ce qui se déploie dans la fausse authenticité de l’esseulé brillant qui nous pousse au bavardage, mais bien, toujours et constamment, ce qui se love et se rassemblement dans la manière que les objets du monde ont de nous étonner. Le simple effet séduit peut-être, mais ne sidère pas.

Il nous semble alors important d’envisager cette volonté de sidération, cette recherche des conduites, non comme un effort critique mais comme un effort de penser. Critique, en grec krisis, dit le jugement, et ce serait au travers du filtre ce dernier que l’œuvre d’art devrait pouvoir s’expérimenter. Or, nous nous refusons à juger ce qui réside au sein d’une considération. Il n’y a pas de Dies Irae, de jour de la colère à l’aube duquel l’on trierait les bonnes œuvres des mauvaises. Considérer ne veut pas dire ceci. Contempler l’œuvre, contempler l’étendu galactique ne consiste pas en un repos salutaire basé sur le jugement car ceci tendrait à affirmer, dans notre contexte latin, que l’œuvre serait forcément un spectacle, un objet de la simple vision, un jeu de de mise à mort. Il n’est pas question de lever le pouce ou de le baisser.

Depuis le début de l’humanité, depuis le commencement des sociétés, de la vie de famille, de l’échange langagier et marchand, de l’amour et de la haine, tout groupe s’est constamment dit en crise. Crise légitimant le conflit, la guerre, la hiérarchie, le pouvoir des uns, l’assujettissement des autres. Or, nous refusons d’envisager l’œuvre d’un œil critique car nous refusons de nous admettre en crise. Nous refusons de prendre la lame et de trancher. Nous tendons notre regard et notre corps vers le ciel, contemplons et considérons. Nous ne tranchons pas mais pesons puis pensons, c’est à dire que nous nous engageons vers une route de la pensée de ce qui se love au sein de cette sidération qui point, au cœur de ce qui advient devant nos yeux. Tout œuvre d’art est le résultat d’une succession de choix, tout œuvre d’art est déjà critique car elle advient d’une succession de crises. Nous nous refusons à trancher ce qui est déjà le fruit d’un cisaillement.

La sidération est cet instant marquant un moment d’arrêt, de recul, de doute et d’émerveillement, mais ceci n’est qu’une étape dans ce qui est premier. Le désir est le sidus sidérant dont l’Autrefois n’agirait que masqué, voilé, depuis la pénombre du temps et de l’être. De-siderium est cette action dans laquelle consiste la séparation des sidus, le lugubre éloignement des astres, la distanciation chronologique des sidérants. Désirer se tient toujours dans une élégie, dans un chant funèbre. Désirer est ce qui ouvre l’aître de l’être, son antre, il est l’agir nous poussant à englober notre objet dans un oubli de soi. Désirer c’est toujours accepter d’éprouver l’expérience du temps comme un agent séparant, c’est toujours faire l’épreuve de la présence dans une tension avec ce qui n’est plus et ce qui devrait être mais qui n’advient que comme manque. Nous admettons et acceptons ne pouvoir être sidéré sans séparer ce qui est là de ce qui manque. Nous refusons l’acte critique car nous souhaitons penser ce que nous désirons et nous étonner des nouveaux désirs naissants. En ce sens, nous considérerons ce qui nous fait face uniquement sous le mode de ce désir, c’est-à-dire comme le rassemblement de ce qui, au sein des objets sidérants, réside en tant que séparé, en tant que manque. Il s’agit alors de chercher la part mythique, la part d’obscur silence, la part qui désatellise, dans ce qui se donne comme œuvre.

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