À propos de Victor Delestre

As soon as humans were humans, objects were here. They are the very workmate, twin of humanity. Never human was without it. Maybe we could say human was because of objects. Humans are materialists, inherently, they are materials too, they are subjects and objects too.

From the moment he understood this (maybe randomly made) object could help him hunting, drawing, cutting, etc, he never stopped producing and thinking and producing and thinking about himself, about objects.

Victor Delestre

L’anatomiste et biologiste hollandais Ludwig Bolk avançait, dans Le problème de l’anthropogenèse publié en 1926, des hypothèses quant à l’apparition de l’espèce humaine nous permettant d’envisager le geste artistique sous un angle nouveau. Pour lui l’homme découlerait certes du primate, mais il serait telle l’évolution d’une malformation fœtale de ce dernier. Ce serait comme si l’espèce humaine avait pour origine un bébé primate ayant eu par déformation la capacité de se reproduire ; reproduction ayant conduit, au fil de diverses évolutions, à la constitution de notre classe. Si nous spéculons sur cette hypothèse, nous pouvons alors nous envisager comme des êtres de la pleine puissance, des êtres ayant des caractéristiques puériles nous permettant d’être constamment dans un état d’ouverture au possible, dans une capacité d’adaptation permanente. L’espèce humaine serait ainsi une espèce en constante recherche de sa définition, une espèce qui aurait alors placé son essence dans l’arraisonnement du monde par la nomination (au double sens de nommer quelque chose et de lui définir un usage). Une espèce bloquée à l’état de germe, ne sachant à quoi elle est promise. Face à cette indéfinition, face à cette puissance totale liée au choix du devenir, à cette potentialité, l’humain trouverait dans la pratique artistique la capacité d’œuvrer par le désœuvrement, c’est-à-dire sa capacité de mettre face à lui à la fois sa matérialité et son investigation. Il trouverait la capacité de produire des œuvres habitées par cette puissance tel un espace laissé vacant par la possibilité. L’œuvre d’art serait le miroir de l’homme, à la fois puissance en acte (l’œuvre elle-même, sa matérialité) et puissance de projection, puissance d’absence (sa vacuité nous permettant de nous y projeter, de l’aimer, de la fantasmer).

C’est dans ce contexte d’analyse que nous regardons le travail de l’artiste français Victor Delestre. Nous le comprenons comme extrêmement lié à l’idée de socle, dans le sens du soccus latin, ces petites sandales que portaient les acteurs de la comédie antique. Le socle, comme l’idée donc d’un support qui suspendrait quelque chose (un objet, une idée, un usage) au dessus du sol afin de lui faire perdre toute efficience, toute puissance, pour mieux pouvoir le mettre en distance, en rire et le redéfinir. Nous pouvons requestionner notre rapport au monde au sein même de ce mouvement consistant à rendre à portée de main ce que la modernité et le contemporain ont obstrué et prédéterminé. Nous interrogeant sur les paroles de l’artiste : « Lorsque les mains ont saisi un ou deux objets, elles doivent se libérer afin de pouvoir en saisir d’autres, ou faire usage de l’un d’eux. Si l’objet est consommé et donc obsolète il est jeté, cependant si il est encore consommable, jugé encore efficient, il est conservé et posé quelque part où il se distinguera de la masse des autres objets et formes », nous envisageons alors l’acte de suspension comme point d’entrée dans son travail. L’objet d’art est l’objet suspendu par excellence car uniquement tourné vers le futur (comme mémoire, profit spéculatif, don etc). Penser le support comme œuvre à part entière, c’est questionner le système de mémorisation et de spéculation lui-même, c’est interroger notre contemporain en se demandant si ce qui compte le plus n’est pas finalement ce qui soutient l’objet présenté et glorifié.

Parcourant l’ensemble des productions de Victor Delestre, nous contemplons un paravent planté au milieu d’une pelouse et troué tel une architecture extra-domestique, nous regardons des tasses à café sur pied, prête à s’enfuir à la nuit venue, nous voyons des recherches de nouveaux chiffres, des supports envisagés comme parties intégrantes de l’œuvre, nous devinons des visages à peine tracé, des oreilles et des poitrines qui poussent sur des plaques de bois. Si l’humain est un foetus évolué, alors la parole est chez lui un accident. Nous ne nous taisons pas entre deux mots mais sommes du muet amoureux de notre capacité accidentelle de parole. Nous sommes profondément enfantins, et, alors que l’italien place l’infante au bas de la chaîne sociale et que l’espagnol la place tout en haut, Victor Delestre attaquerait ce statut enfantin de l’humain de front. L’in-fari est celui qui ne peut parler, il est celui qui, ne pouvant communiquer, cherchera à transformer les chiffres en lettre afin d’au-moins pouvoir compter. L’infans que nous trouvons comme essentiel dans le travail de l’artiste français serait celui nous permettant de questionner pleinement l’art en son origine, quelque part entre la poiesis grecque et l’ars latin, comme une activité permettant de prendre en compte le monde afin de l’habiter. Il s’agit alors de rassembler des éléments, les fragmenter puis les ré-assembler afin de proposer des formes nouvelles. Tel un jeu primaire, telle une activité de primate, les sculptures de Victor Delestre nous semblent toujours loin du réel bien que proche de l’usage. Rentrant d’une journée de travail harassante, l’adulte fort de sa croyance en son essence sérieuse, stable et raisonnée peut se servir de ces plans inclinés pour poser sa baguette de pain et, pourquoi pas suspendre son manteau à cette oreille qui dépasse. Les œuvres de l’artiste, en étant proche de l’outil et en arborant parfois des fragments de corps humains, nous permettent de les envisager comme des miroirs de notre état. Un état éternellement naïf, mensongé, arnaqueur et violent, mais chargé de potentialité, de puissance et de magie.

De cette infantilité fondamentale, nous arrivons, alors que ces vases, ces bustes et ces supports nous font face, à un constat d’unicité et d’esseulement quasi rituel et glorieux. Nous envisageons l’ensemble de la production de Victor Delestre comme parodique. L’ensemble constitué des œuvres-chargeurs pour aspirateurs Dyson et de celles de la série « l’homme invisible » (porte baguette, porte cravate, lampes) sont des augmentations de produits de masse. Tout en maintenant l’objet dans une potentielle puissance d’usage, l’artiste questionne le statut décoratif de l’œuvre d’art en semblant poser la question de sa dignité, c’est à dire ce qui lui confère un statut décoratif et glorieux. Ici réside l’intérêt artistique de cette parodie qui ne peut être envisagée autrement que comme un souffle de vie habitant des objets figés par leur destinée marchande. Victor Delestre, par ce geste, renverse la responsabilité moderne, celle de l’obligation de rendre compte de ses actes, en responsabilité première, originaire, celle du droit de réponse à une parole donnée. Il sort l’objet marchand de son étagère pour lui donner vie et, comme l’humain, lui ôter toute prédestination. Son travail et son intérêt pour ces formes de pseudo-vestiges nous font penser à des pratiques archéologiques. Creusant l’état constamment chancelant, burlesque, de l’être humain, Victor Delestre déterre des formes semblant issues d’une autre époque, des formes uniques, éternels fragments d’un ensemble inaccessible. Ce statut d’unicité éclatée nous ramène à l’idée d’idiotie, dans sa forme antique d’idios, de ce qui est son propre référent. Chacune des œuvres de l’artiste semble revendiquer son unicité vitale, quitte à tendre vers l’animisme absurde. Cette unicité de l’objet est pourtant paradoxale dans le travail de l’artiste qui aime à agir en collaboration, il fait partit du duo Deborah Bowmann et du trio Horrible Bise. Son travail ne peut se faire sans un dialogue avec l’autre, et pourtant revendique une singularité politique. Ceci est peut-être un cryptage nous informant que la singularité ne peut advenir que d’un dialogue préalable. Par cet ensemble de gestes aussi fondamentaux qu’amusants, Victor Delestre tend à redéfinir son rapport aux objets, qui, une fois que nous les avons trempé dans une goutte d’animisme, semblent s’éveiller, guerroyer et faire la fête à l’instar des humains qui les contemplent.

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